Written by 12h47 Chroniques

The Strokes : L’heure de vérité a sonné

Si les Strokes furent longtemps les gardiens d’un certain héritage rock new-yorkais, leur septième album, Reality Awaits, prouve que le groupe est désormais engagé dans une mutation fascinante, presque iconoclaste. À 47 ans, Julian Casablancas ne cherche plus à reproduire l’urgence adolescente de Is This It ; il préfère disséquer l’aliénation moderne avec un détachement aussi ironique que mélodique.

La campagne de promotion de l’album donne le ton avec le clip du single « Going Shopping ». Dans une mise en abyme savoureuse, on y retrouve Casablancas en duo avec l’acteur Walton Goggins, reprenant la dynamique mythique du clip « You Can Call Me Al » de Paul Simon. Si la référence est évidente, le propos, lui, diverge radicalement. Là où Simon cherchait une épiphanie spirituelle, Casablancas, lui, embrasse le vide. Sur ce titre, il chante « I’m an old man now » avec une nonchalance qui rappelle le Lou Reed de New Sensations. Pas de révélation mystique ici, juste le constat d’une énergie vaine, celle d’un citadin qui s’échappe à la campagne pour mieux revenir s’enfermer dans le confort factice d’un centre commercial.

Cette thématique de la vacuité consumériste irrigue tout l’album. Si le clip se conclut sur une image grinçante — le groupe et des figurants fauchés par des tirs hors champ après une chorégraphie absurde — le message est clair : le capitalisme transforme tout, même la violence, en spectacle collectif.

Sur le plan sonore, Reality Awaits marque un tournant audacieux. Dès l’ouverture avec « Psycho Shit », le groupe délaisse ses codes habituels pour une approche plus sombre, quasi digitale, portée par un riff à la pesanteur proche d’un Ozzy Osbourne des années 80. La grande nouveauté réside dans l’utilisation omniprésente de l’Auto-Tune sur la voix de Casablancas. Plus qu’un simple effet de mode, ce choix semble être une extension logique de la distorsion qui caractérisait les premiers albums du groupe. Si les puristes pourraient tiquer, ce procédé sert ici de filtre « d’aliénation » parfaitement assumé. En laissant les influences synthétiques et les sensibilités rétro-futuristes des Voidz s’immiscer dans le sanctuaire des Strokes, Casablancas nous livre une œuvre qui accepte la nature « traitée » et artificielle du monde moderne.

Reality Awaits est un disque de l’acceptation : celle d’un monde où il n’y a plus de vérités éclatantes, mais une succession de sensations floues. En osant bousculer son héritage guitare-basse-batterie pour quelque chose de plus électronique et grinçant, les Strokes prouvent qu’ils restent, après vingt-cinq ans de carrière, l’un des groupes les plus lucides et les plus audacieux de leur génération. Un album qui ne se donne pas au premier abord, mais qui finit par hanter l’esprit.

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