S’il existe une pierre angulaire, quasi mystique, à l’édifice complexe dressé par Fletcher et Wyatt Shears, c’est bien l’anthologie horrifique Scary Stories to Tell in the Dark d’Alvin Schwartz. Depuis les débuts du duo dans les années 2010, ce recueil n’a pas seulement nourri l’imaginaire visuel de The Garden ; il a dicté sa structure même. Comme les récits succincts et étrangement familiers de Schwartz, la musique des jumeaux Shears se déploie à travers leurs albums comme une collection de contes urbains, où le paranormal affleure sous une distorsion hardcore aussi jubilatoire que déconcertante.
Avec leur nouvel album, Bootleg, le groupe signe sans doute son œuvre la plus riche et la plus aboutie. Ici, le duo transcende son art pour créer un véritable compendium de folklore personnel. Chaque piste fonctionne comme un « monstre de la semaine », rappelant les heures les plus inspirées de séries cultes comme X-Files ou les premières saisons de Yu Yu Hakusho. Le spectre musical est large, passant d’un hardcore instinctif et abrasif à un rap-rock infusé de breakbeats nerveux.
La production de Bootleg marque une évolution fascinante. En délaissant le rendu frontal et ultra-compressé de leurs précédents disques, les frères Shears optent pour une acoustique plus organique, presque cinématographique. Avec sa réverbération profonde et ce grain si particulier qui rappelle le son diffusé par les enceintes d’un vieux théâtre poussiéreux, l’album gagne en profondeur et en espace. Cette nouvelle dimension laisse plus de place à la mélodie, rappelant les escapades plus pop de leurs projets parallèles, Enjoy ou Puzzle.
Dès l’ouverture, le duo frappe fort avec « Ugly » et « Pin Drop », où des lignes de guitare post-punk cristallines viennent illuminer une rythmique basse-batterie implacable. Les expérimentations électroniques, piliers de l’esthétique du groupe depuis haha (2015), n’ont jamais semblé aussi vivantes : elles flirtent désormais avec des accords aux teintes sombres et atmosphériques, dignes d’Angelo Badalamenti, subtilement soutenus par des sonorités d’orgues de maisons hantées.
L’immersion est totale, renforcée par des samples issus d’émissions de chasseurs de fantômes et des extraits sonores des livres de Schwartz. Le titre éponyme, « Bootleg », cristallise parfaitement cette ambiance : une ode romantique et évasive sur l’inconnu, où le duo conte les mystères des villes désertes et des silhouettes tapies dans l’ombre.
Bootleg est un disque de contrastes savoureux. Si, au fond, il s’agit toujours de pop inventive et addictive, une tension permanente le traverse. C’est une œuvre qui vous invite à explorer des couloirs obscurs tout en vous rappelant, avec cette malice propre aux Shears, qu’un piège ou une porte dérobée n’est jamais bien loin. Captivant.