Il est parfois tentant de choisir le silence face aux tensions du monde. En s’éloignant temporairement du vacarme des réseaux sociaux, la songwriteuse new-yorkaise Margaret Glaspy a entamé une réflexion profonde sur la complaisance et ce que signifie, au fond, le fait de se taire. Le résultat est I Am Both, un album de folk brut et indompté qui refuse la passivité, qu’elle soit politique ou personnelle, pour embrasser une narration ciselée et viscérale.
La force de Glaspy réside dans une voix d’une rare versatilité, capable de passer d’une écorchure poignante à une assurance d’acier. C’est avec cette palette expressive qu’elle vient bousculer l’apathie des personnages qui peuplent ses morceaux, rappelant que l’inaction a toujours un coût : une relation qui vole en éclats, des voisins délaissés à leur sort dans la rue, ou ce consentement tacite aux injustices du quotidien.
L’appel à l’action est le fil conducteur de cet opus. Sur « Reminder », Glaspy explore son introspection avec une lucidité désarmante. « Doing nothing is something I do too well », chante-t-elle d’un ton monocorde et inconfortable avant que le rythme ne s’accélère, soutenu par le battement insistant des horloges. C’est une urgence qui prend racine : « I don’t have to do anything, but I can do something / I can say no. »
L’engagement prend une forme plus explicite sur « Martin Luther King, Jr. », un récit folk classique d’une grande justesse. En illustrant le destin d’une voisine sans-abri victime d’un système défaillant et en convoquant la pensée de Martin Luther King, l’artiste nous rappelle avec une simplicité marquante que « la liberté n’est pas gratuite ».
Côté rapports humains, Glaspy excelle dans la précision tactile. Sur « Petty », elle ausculte sa propre passivité agressive. Le morceau est porté par des guitares étouffées et un grognement rocailleux qui laisse peu à peu place à une rage libératrice. Son instinct de poète, capable de lisser ou de brusquer une syllabe en fonction du besoin émotionnel du titre, fait merveille. À l’inverse, elle fait preuve d’une tendresse absolue sur « I Thought She Was a Song », une pièce théâtrale à la grâce aérienne, rappelant les atmosphères d’un Hadestown d’Anaïs Mitchell, où seule une guitare délicate accompagne sa voix dépouillée de tout artifice.
L’album s’achève sur le titre éponyme, « I Am Both », un hymne à la possession de soi. Avec une récitation ferme, presque parlée – non sans évoquer le phrasé de Leonard Cohen –, Glaspy semble refermer une porte sur son passé. Elle se tourne vers l’auditeur non pas avec ironie, mais avec la sérénité d’une prise de conscience aboutie.
Malgré des arrangements acoustiques qui pourraient laisser imaginer une folk aux accents sereins, I Am Both est une œuvre qui ne craint rien. La voix de Margaret Glaspy devient un clairon, perçant la mélancolie pour nous adresser un message essentiel : soyez attentifs, soyez présents, et surtout, faites du bruit.