Il y a chez Jilian Medford, tête pensante derrière Ian Sweet, une capacité rare à transformer les tourments existentiels en une narration au long cours. Depuis ses débuts à Berklee avec ses hymnes « sad girl » teintés de pop rêveuse, jusqu’à l’éclat libérateur de Sucker en 2023, son parcours a toujours été marqué par une quête de sincérité在 brut. Aujourd’hui, avec Shiverstruck, son cinquième album, elle explore une trajectoire moins linéaire, plus introspective, où le doute et la contemplation viennent bousculer ses certitudes.
Shiverstruck est, en essence, le récit d’une transition. Conçu lors d’une période de rupture amoureuse et d’un déménagement définitif vers son Los Angeles natal, l’album capture ce moment suspendu où l’on délaisse les fantômes new-yorkais pour apprivoiser de nouveaux paysages intérieurs. Sur « La La Love », premier titre écrit pour ce disque, Medford pose les bases avec une lucidité mélancolique : elle y décrit la fin d’une idylle condamnée, portée par des guitares shoegaze bourdonnantes qui soulignent son refus volontaire de voir les évidences.
Tout au long du disque, l’artiste se dépeint dans ces zones floues, ces entre-deux inconfortables dont elle analyse les contours avec une honnêteté désarmante, notamment sur le titre « Jilian ». Si l’album plonge ses racines dans une atmosphère mid-tempo, c’est dans ses moments de tension brute qu’il révèle sa véritable puissance. Medford a d’ailleurs porté un soin maniaque à l’écriture, peaufinant ses paroles jusqu’à la dernière seconde en studio pour traduire au plus juste ce tourbillon émotionnel.
L’intérêt de Shiverstruck réside avant tout dans sa sincérité, particulièrement lorsqu’elle laisse transparaître cette vulnérabilité « chaotique » qu’elle revendique. Prenez « Criminal Kissing » : c’est sans doute l’un des sommets de l’album, offrant un jeu de séduction trouble servi par une batterie propulsive et des paroles qui flirtent avec le danger. De même, « Wild Heart », l’avant-dernier titre, agit comme un véritable pivot cathartique. Lorsqu’elle entonne « I’m the reigning champion / The saddest girl in the room / But I’ve given up the title now », c’est une véritable déclaration d’émancipation.
Avec cet album, Jilian Medford ne cherche pas la confort du compromis. Elle se livre sans filtre, acceptant de perdre ses anciennes étiquettes pour mieux se réinventer. Shiverstruck est une étape supplémentaire — parfois délicate, souvent intime — qui prouve que l’artiste est capable de pivoter vers des chemins plus audacieux, confirmant une fois de plus que son évolution est loin d’être terminée.