C’est un troisième album malicieux et solaire que nous proposent Sam et Louise Sullivan avec Love & Devotion. Originaire de Philadelphie, ce duo frère-sœur a réussi à capturer une essence insaisissable : celle d’une pop folk qui, loin de sombrer dans la mélancolie ou le cynisme ambiant, choisit de cultiver les plaisirs simples avec une fraîcheur désarmante.
Dès l’ouverture avec « Down on Love », le ton est donné. Le duo y dissèque avec une lucidité pop l’absurdité des dynamiques sentimentales à l’ère des applications de rencontre. Avec une économie de moyens qui force l’admiration, les arrangements dépouillés — portés par une boîte à rythmes, une ligne de basse bien sentie et les interventions à la guitare de Kevin Basko — décollent littéralement dès que les voix des deux artistes se rejoignent. C’est cette alchimie vocale, forgée dès l’enfance sur les bords de la rivière Tualatin et affinée sur les scènes traditionnelles irlandaises, qui confère au disque sa dimension organique et touchante.
Le sommet de cette verve créative se trouve sans doute sur « There You Go Again ». Sam Sullivan s’y livre à un jeu de répétitions obsessionnelles, transformant les paroles — « red red apple » devenant « wet wet weather » — en une sorte de ritournelle psychédélique. Comme si le duo jouait à un téléphone arabe avec lui-même, il parvient à transfigurer le quotidien en une perception fugace et sonore. C’est là que réside toute la force de Love & Devotion : dans cette capacité à rester dans une zone de confort lumineuse, à la croisée des chemins entre une bossa nova classique et l’élégance d’une pop héritière des Beatles.
Il faut également saluer le travail de production de Kevin Basko (connu pour Historic New Jersey). Son approche « direct-to-tape » apporte une chaleur analogique immédiate, un grain nostalgique qui semble sortir tout droit de la caisse à un dollar d’un disquaire passionné. Qu’il s’agisse d’intégrer subtilement le Moog d’Emily Moales sur « After All These Years » ou de manipuler les structures des morceaux, Basko sublime la matière brute apportée par les Sullivan.
Bien que le milieu de l’album accuse parfois un léger manque de tension — avec des titres comme « Since I Left » ou « Doing Time » qui flirtent avec un classicisme un peu trop sage — le duo retrouve sa superbe dès qu’il s’affranchit du réalisme. Le final, « Treehugger », en est la preuve éclatante : riche en synthétiseurs, le morceau dévie habilement d’une scène banale de contrôle de sécurité pour se transformer en une ode quasi mystique à la famille.
Love & Devotion est un disque qui ne cherche pas à prouver, mais à ressentir. En puisant dans une nostalgie revisitée, propre à la bouillonnante scène de Philadelphie, Sam et Louise Sullivan nous offrent une parenthèse enchantée. Un album qui prouve que, parfois, les plus belles émotions sont celles qui ne suivent aucune logique, mais qui tombent simplement sous le sens, comme une évidence.