Difficile de prendre en défaut Citizen lorsqu’il s’agit de suivre leur trajectoire. Depuis leurs débuts, le groupe du Midwest n’a eu de cesse de se réinventer, passant du post-punk anguleux de Youth à la fusion indie-rock décomplexée de Calling the Dogs. Cette versatilité assumée — capable de partager l’affiche avec des figures du hardcore comme de s’immiscer dans des sphères plus pop — est leur véritable marque de fabrique. Avec Halcyon Blues, leur sixième album, Citizen opère une mue plus profonde encore : ce n’est pas un changement de style, c’est une affaire de tempérament.
Sur ce disque, le groupe fait preuve d’une maturité nouvelle, infusant son identité sonore d’une sagesse qui, paradoxalement, lui insuffle une énergie décuplée. On y retrouve les racines sombres de Youth et l’ambition mélodique de As You Please, mais l’humeur dominante ici est celle d’un bilan lucide.
Dès le titre d’ouverture, « Good Fortune », le contraste est saisissant : une propulsion post-hardcore efficace, presque désarmante par sa légèreté. Le morceau parvient à être mélancolique tout en distillant des mélodies pop imparables, offrant un pont qui agit comme une bouffée d’oxygène, un apaisement après la tempête. Cette tension entre tourment et résilience imprègne l’ensemble de l’œuvre.
Le grain de voix de Mat Kerekes porte cette quête de sens avec une intensité admirable. Que ce soit sur le groove irrésistible de « Either Way », où il interroge nos cycles de souffrance, ou sur le titre « Ether », qui traite avec une honnêteté brutale du syndrome de l’imposteur, les textes touchent juste. Malgré ces thématiques marquées par le regret, la musique reste éminemment dynamique, empêchant l’album de s’alourdir de son propre poids.
Halcyon Blues excelle dans cet exercice d’équilibriste. « Matador » et « I Can See You From Here » sont de véritables hymnes rock, taillés pour la scène, capables de basculer instantanément de la furie à une intimité totale. Kerekes y pose des questions universelles, chargées d’anticipation, transformant la vulnérabilité en une force motrice.
Le morceau-titre, une complainte habitée, illustre parfaitement la dextérité du groupe. Alors que le sentiment d’abandon semble prendre le dessus, un shuffle de batterie hypnotique vient transfigurer la mélancolie en un élan presque dansant. De la même manière, « Always the Last One to Leave » dresse un portrait poignant du passage à l’âge adulte, réconciliant le romantisme de la jeunesse avec les compromis pragmatiques du présent.
En somme, Halcyon Blues est l’œuvre d’un groupe qui a cessé de lutter contre le temps pour mieux l’apprivoiser. Citizen ne se contente plus d’être un groupe de rock aux facettes multiples ; ils sont désormais des maîtres de la nuance, prouvant que la croissance, même douloureuse, peut être l’acte le plus harmonieux qui soit. Un disque essentiel, porté par une sincérité qui ne laisse personne insensible.