Loin de l’agitation médiatique et des tendances éphémères de la scène indie rock britannique, il existe un espace plus intime, où l’urgence sonore rencontre une profondeur émotionnelle saisissante. C’est sur ce terrain fertile qu’évolue Catherine Anne Davies, alias The Anchoress. Avec As We Once Were, son troisième opus, elle confirme son statut d’architecte musicale hors pair, capable de fusionner la pop synthétique des années 80 et l’âpreté du rock des années 90 — une filiation qui rappelle parfois l’héritage érudit des Manic Street Preachers de l’ère Richey Edwards.
Si ses deux précédents albums, Confessions of a Romance Novelist et The Art of Losing, avaient su conquérir la critique et attirer l’attention de figures comme Elton John, As We Once Were marque une évolution sensible. Là où les couches sonores foisonnantes de ses disques passés pouvaient parfois occulter son propos, Davies trouve ici un équilibre nouveau. L’album naît d’une période de bouleversements personnels profonds — la maternité en plein confinement, la confrontation avec les traumatismes générationnels et l’intrusion médiatique — faisant de cette production somptueuse un véritable refuge.
L’art de The Anchoress réside dans ce souci maniaque du détail : chaque texture, chaque timbre — comme ce travail obsessionnel sur le synthétiseur ARP 2500 dans « I Had a Baby Not a Lobotomy » — devient une ancre de sauvetage.
L’album réserve des moments de grâce absolue. Avec « Throw Over Your Man », une pièce grandiose aux accents littéraires, Davies embrasse une théâtralité assumée qui lui sied à merveille. C’est sans doute le titre le plus lumineux du disque, une fenêtre ouverte sur une possibilité de joie avant que la mélancolie ne reprenne ses droits. Plus loin, « She Knows Her Place », conçue comme une réponse sensible au « She’s Leaving Home » des Beatles, surprend par son instrumentation atypique, intégrant le son percutant du taishogoto et des nappes sonores électroniques subtilement décalées.
Si l’ambition de Davies frôle parfois l’excès — comme sur le dense « Hand to the Tide », où la batterie et les solos de guitare prog-metal portent une charge mélodramatique très marquée — la pertinence de son écriture finit toujours par l’emporter. Son cynisme, plus affûté que jamais, fait mouche sur « I Had A Baby, Not a Lobotomy ». Elle y dissèque, avec un humour abrasif, les micro-agressions et le sexisme ordinaire auxquels les femmes sont confrontées dans l’industrie musicale dès lors qu’elles deviennent mères.
As We Once Were est l’œuvre d’une artiste totale. En refusant de sacrifier la complexité de sa production sur l’autel de l’accessibilité, Catherine Anne Davies nous offre un album exigeant et généreux. Un disque où le luxe sonore n’est jamais vain, mais sert au contraire de moteur à une réflexion sincère et nécessaire. Une trajectoire à suivre de très près.