S’il est une constante dans la discographie des Mountain Goats, c’est cette capacité rare de John Darnielle à capturer l’instant précis où tout bascule. Des débuts lo-fi viscéraux de ses premiers enregistrements jusqu’aux arrangements sophistiqués de Tallahassee en 2003, l’écriture n’a jamais perdu de sa superbe. Après l’audacieux Goths en 2017, qui osait délaisser la guitare acoustique pour des textures plus riches, le groupe revient avec Days.
Si Darnielle a initialement conçu ce disque comme une relecture de la culture grunge des années 90 — une démarche exploratoire similaire à ce qu’il avait entrepris pour la scène gothique des années 80 — le résultat final dépasse largement ce cadre thématique. Days s’affirme comme une œuvre plus vaste, portée par un regard à la fois drolatique et empathique sur les ravages du succès commercial et la mémoire collective. À travers ses textes, une obsession récurrente émerge : celle de l’image, de ce qu’une caméra peut capturer et de ce qui nous échappe, transformant de nombreux titres en véritables épitaphes modernes.
L’un des sommets du disque, « Song for Layne Staley », illustre parfaitement cette maîtrise. Le morceau s’ouvre sur une guitare acoustique craquelée, rappelant les premières heures du projet, avant de muter grâce à la section rythmique de Jon Wurster à la batterie et Rob Jost à la basse. Darnielle y dresse un portrait poignant de l’icône d’Alice in Chains, capturant en quelques minutes le basculement fulgurant entre l’ennui adolescent et la gloire, pour finir sur ce constat amer où, sous les projecteurs, on finit par réaliser que ce pour quoi on s’est battu n’est pas ce que l’on désirait vraiment.
Musicalement, là où Goths revêtait une forme de costume solaire, Days s’aventure sur des terres plus tourmentées, presque mystiques. Prenez « Candlebox » : le morceau ressuscite les envolées lyriques du radio-rock des années 90, non par nostalgie facile, mais pour offrir un écrin tragique, presque funéraire, à la douleur qui sourd sous les guitares saturées.
Bien sûr, tout n’est pas monolithique. Si quelques refrains s’étirent parfois un peu trop et que certaines explorations sonores cherchent encore leur équilibre entre retenue et expérimentation, Days reste un objet fascinant. « Last Day », malgré un concept fort autour d’une révélation jamais atteinte, montre peut-être les limites d’une narration plus épurée, mais n’entame en rien la sincérité du propos.
En définitive, Days confirme que John Darnielle n’a pas fini d’explorer les zones d’ombre de notre propre culture populaire. C’est un album qui ne se contente pas de lister des noms ou de citer des références ; il cherche l’humain derrière la légende, avec cette plume unique, à la fois acérée, drôle et profondément bouleversante. Pour les fans de la première heure comme pour les nouveaux venus, c’est une immersion aussi exigeante qu’essentielle dans les méandres de l’histoire du rock.