Il fut un temps, il y a plus de vingt-cinq ans, où les Afghan Whigs faisaient figure d’anomalie. Signés sur Sub Pop alors que le grunge de Seattle dominait le monde, ils n’étaient pas seulement les cousins américains des Bad Seeds ; ils étaient les architectes d’une démarche singulière, puisant dans les entrailles de la soul pour bâtir un rock’n’roll romantique, dépravé et viscéral. Pourtant, à l’heure où les frontières des genres se sont estompées et où l’héritage soul est devenu monnaie courante dans la nébuleuse indie, le défi pour Greg Dulli était devenu existentiel : que reste-t-il à explorer pour une formation dont le son, autrefois subversif, est devenu un pilier respecté du paysage sonore ?
La réponse tient en un mot : l’audace. Si l’album How Do You Burn? (2022) avait déjà amorcé une mutation en libérant le groupe des attentes liées à son passé, Soft Control confirme cette trajectoire. C’est l’album d’une formation qui refuse de se reposer sur ses lauriers et qui, loin de se contenter de reproduire ses signatures classiques — ces guitares acérées et ces chœurs spectraux que l’on retrouve dès l’entame du disque — s’aventure sur des terres inédites.
Soft Control est une œuvre de maturité, sans pour autant sacrifier l’intensité qui fait l’ADN des Whigs. On y découvre des incursions surprenantes dans la ballade rock décomplexée avec « Memphis, Texas » ou des aspirations ouvertement hymdiques sur « Loose Talk ». À travers ces titres, Greg Dulli, désormais sexagénaire, interroge l’avenir. L’image du « déviant » sulfureux des débuts s’efface pour laisser place à une introspection plus crue, plus humaine.
Le sommet émotionnel de ce disque est sans conteste « Duvateen ». Porté par un piano qui rappelle la mélancolie pop des années 2000, Dulli livre une confession poignante sur la nécessité de s’éloigner de ses anciennes addictions — qu’il s’agisse d’une passion destructrice ou de vieux démons — tout en admettant, avec une honnêteté brutale, la nostalgie qui en découle. C’est le récit complexe de l’entrée dans l’âge adulte, une quête de définition de soi portée par une voix qui monte en puissance, cherchant là encore la lumière.
Cette dynamique se retrouve dans « Mariah Luster », où Dulli délaisse l’électricité pour une approche acoustique presque intimiste. Dans cette fresque parsemée d’échantillons de chants d’oiseaux, il énonce avec lucidité : « I cop what I feel ». Un verbe qui résume à lui seul la démarche du groupe sur ce disque : ne plus capituler devant les attentes ni se laisser enfermer dans le passé.
Soft Control n’est pas un album de retrouvailles, c’est un manifeste. Greg Dulli et sa bande, en puisant dans cette nouvelle sérénité créative, prouvent qu’ils sont encore en plein apprentissage, plus libres et plus pertinents que jamais. Ils ne se contentent plus d’exister ; ils continuent de chercher, de construire et d’inventer ce qui vient après.
Last modified: 1 septembre, 2026











