La mythologie des Yeah Yeah Yeahs a toujours été bâtie sur une forme d’abandon total. Au début des années 2000, dans les clubs du Lower East Side, Brian Chase, Nick Zinner et Karen O sculptaient des performances relevant presque de l’art brut : un mélange explosif de chaos, de provocations électriques et de titres à l’urgence viscérale. Pourtant, derrière la déflagration punk, le trio a toujours cultivé une double facette, oscillant entre l’émeute sonore et la pure vulnérabilité. C’est cette fragilité, présente dès les premiers instants de Fever to Tell ou portée par des hymnes comme « Maps », qui a toujours constitué le cœur battant de leur musique.
Hidden in Pieces, premier véritable album live du groupe, embrasse cette dimension mélancolique, transformant la friction brute de leurs débuts en une collection de réflexions claires et tendres. Enregistré lors de leur tournée du 25e anniversaire au Royal Albert Hall de Londres, ce disque revisite leur répertoire à travers des arrangements intimes, enrichis par la présence d’un quatuor à cordes et de l’orgue majestueux de la salle. Le résultat est une preuve éclatante de la résilience de leur écriture : une fois les couches de larsens et de machines gommées, on découvre des compositions à la solidité stupéfiante.
La soirée s’ouvre sur une note contemplative. En hommage à David Lynch, disparu peu avant la préparation de ces concerts, Karen O entame le set avec une interprétation délicate et habitée de « In Heaven », tiré du film Eraserhead. En glissant vers « Blacktop », avec ses arpèges éthérés, le décor est planté : le concert sera une célébration où le deuil se mêle à la douceur, où l’étrange côtoie le sublime.
Dans ce cadre formel, les ballades deviennent les véritables pièces maîtresses de la soirée. « Skeletons » délaisse ses brumes électroniques pour des percussions feutrées et le souffle de l’orgue, tandis que « Hyperballad » — reprise de Björk que le duo jouait déjà dans l’East Village à leurs débuts — se transforme en une berceuse poignante.
Le point d’orgue est sans conteste « Maps ». Lorsque le public reprend le refrain en chœur, avec la ferveur intacte de 2004, on capte, par-delà le micro, un « holy shit » murmuré par Karen O. Une réaction sincère face à cette déferlante d’émotion collective. Tout au long de l’album, la voix de la chanteuse est une révélation : elle tremble, se fait parlée, s’aventure vers des sommets parfois imprécis. Mais ce sont précisément ces imperfections qui la rendent si puissante. Quand Karen O chante, on la croit, sans la moindre réserve. Hidden in Pieces n’est pas seulement un rappel de ce que les Yeah Yeah Yeahs ont été ; c’est la preuve vibrante de ce qu’ils sont devenus : des musiciens habités dont les chansons, dépouillées du tumulte, n’ont jamais été aussi bouleversantes.
Last modified: 5 novembre, 2026












