Il y a dix ans, voir Ty Segall débarquer avec un album de rock’n’roll brut, bruyant et saturé n’aurait surpris personne. En 2026, c’est pourtant un choc bienvenu. Au cours de la dernière décennie, l’artiste s’est employé à défricher des terres radicalement éloignées de son garage natal, flirtant avec le prog, le folk, les ambiances synthétiques et les expérimentations percussives. En devenant un musicien toujours plus aventureux, il a aussi affiné son songwriter, gagnant en sophistication et en une sensibilité parfois ouvertement romantique.

Si son précédent opus, Possession, marquait déjà un retour vers une certaine forme de classicisme, Chrome agit comme une véritable mise au point. C’est un retour magistral aux tranchées du fuzz, réaffirmant le talent premier de Ty Segall : cet équilibre précaire et fascinant entre des riffs abrasifs et des mélodies imparables, le tout porté par une assurance inébranlable.
Il serait toutefois réducteur de voir ici une simple nostalgie des années passées. Chrome n’est pas un retour en arrière, mais une reconsidération du passé à travers le prisme d’un artisanat désormais mûri. Si l’esprit anarchique demeure intact — rappelant l’urgence de Slaughterhouse — la construction témoigne d’une précision nouvelle. On le perçoit dans les textures soignées, comme ces oscillations d’orgue façon « Baba O’Riley » introduisant le tempétueux « Hospital », ou dans « Glass », où une rythmique new-wave métallique s’effondre soudainement pour laisser place à une jam onirique évoquant une relecture indie de l’album Animals de Pink Floyd. « Running to Nowhere », quant à lui, démarre en trombe comme un « Paranoid » sous tension avant de laisser la saturation se dissiper pour révéler un cœur psych-pop d’une mélancolie cristalline.
Cet album est aussi celui des retrouvailles avec le Freedom Band : Emmett Kelly à la guitare, Mikal Cronin à la basse et Ben Boye aux claviers, rejoints par Evan Burrows à la batterie. Cette camaraderie palpable agit comme un effet spécial en soi. Le disque, ramassé sur neuf titres pour trente-deux minutes, déborde d’une énergie communicative. On sent que chaque morceau, du chaos punk de « Separation » aux élans boogie survitaminés du morceau-titre, est conçu pour exploser littéralement sur scène.
Chrome réussit un tour de force rare : tout en replongeant dans les fondations qui ont bâti la légende de Ty Segall, il esquisse des trajectoires inédites. C’est le document live d’une tournée qui n’a pas encore eu lieu, la preuve éclatante qu’à ce stade de sa carrière, le garage rock n’est plus une habitude pour lui, mais un terrain d’expérimentation inépuisable.
Last modified: 29 septembre, 2026












