Face à des enceintes qui tremblent, crachent des larsens saturés et semblent sur le point d’exploser, quelle est votre réaction ? Fuyez-vous la pièce ou vous en rapprochez-vous ? Si vous avez déjà assisté à un concert de Gilla Band, la réponse ne fait aucun doute. Le malaise n’est pas un effet secondaire chez eux, c’est une intention artistique : une volonté de transformer les instruments traditionnels — guitare, basse, batterie — en armes de destruction auditive.

Leur bassiste, Daniel Fox, résume la philosophie du quatuor irlandais avec une sobriété toute relative : « Le truc, c’est d’être plus fort que tout le monde. » Pourtant, derrière cette bravade, se cache une erreur d’appréciation courante. Gilla Band ne se résume pas qu’à une puissance brute. Ce qui pourrait passer pour du chaos pur est en réalité le fruit d’un minutieux travail d’orfèvre en matière de production et de composition. En brouillant les pistes entre post-punk, noise, no wave, industriel et techno, le groupe signe avec Pugnello son quatrième album, une œuvre qui marque une étape cruciale dans leur parcours.
Pugnello est, sans conteste, un disque assourdissant. Mais ce qui fascine, c’est la précision chirurgicale de ses textures répugnantes, le télescopage des rythmiques et cette maîtrise totale de la dissonance. C’est sans doute leur album le plus méthodique et le plus électrique à ce jour.
Depuis leurs débuts en 2011, le groupe n’a cessé d’expérimenter. On se souvient de leur relecture brutale du titre du DJ Blawan, Why They Hide Their Bodies Under My Garage. Ils y étiraient, tordaient et altéraient le morceau original, le transformant en une leçon de tension et de retenue. Gilla Band manie les dynamiques avec la rigueur d’un chef d’orchestre, sachant exactement quand retenir une pulsation pour mieux faire éclater l’énergie plus tard. Ce jeu sur le vide et le plein, sur cette micro-seconde de silence avant la déferlante, reste la marque des grands techniciens.
Le groupe possède cette science innée de l’effet physique. Sur leur précédent opus, Most Normal, le feedback était si pointu et insistant qu’il poussait les auditeurs à se questionner sur sa pertinence. Sur Pugnello, ils vont encore plus loin dans la discorde volontaire. La mélodie synthétique et nauséeuse du morceau The Megazord semble imiter les soubresauts d’une électronique en fin de vie, tandis que Three Hands Clapping se termine dans un enchevêtrement de voix où Dara Kiely alterne entre confidences terre-à-terre et hurlements vers le vide. Dès l’ouverture, The Angelus plante le décor : une zone de conflit impitoyable où la guitare massive d’Alan Duggan Borges se heurte à la percussion effrénée d’Adam Faulkner, cadencée à 170 battements par minute.
En proposant un disque où chaque détail est dense, sombre et viscéral, Gilla Band confirme son statut unique dans le paysage musical actuel. Pugnello est une expérience qui exige une immersion totale, pour quiconque accepte de se laisser secouer par l’un des groupes les plus audacieux et les plus intègres de notre époque.
Last modified: 25 septembre, 2026












