Il est de ces albums qui ne se contentent pas d’être écoutés, mais qui s’éprouvent. Avec Lost in Another World, James Ellis Ford signe une œuvre d’une vulnérabilité bouleversante, née d’un combat vital. Alors qu’il semblait au sommet de son art en façonnant les sons d’entités aussi diverses que les Arctic Monkeys, Depeche Mode, Beth Gibbons, Fontaines D.C., The Last Dinner Party ou Geese, le producteur britannique a vu sa trajectoire basculer fin 2024. Un diagnostic de leucémie, des pronostics incertains, et une hospitalisation prolongée.
Pourtant, c’est dans l’exiguïté d’une chambre d’hôpital, entre deux cycles de chimiothérapie, que Ford a trouvé une nouvelle lumière. Muni d’un équipement réduit au strict nécessaire, il a composé, enregistré et produit ce disque, chantant à voix basse pour ne pas troubler le silence imposé par les lieux.
Lost in Another World est le fruit de cette parenthèse suspendue. Musicalement, le disque évoque cette apesanteur propre à l’album Another Green World de Brian Eno. Ford nous y invite dans un paysage science-fictionnel, un « parc sur la lune » où les synthétiseurs cotonneux et les arpèges délicats créent un cocon protecteur. Dès les premières notes de basse d’« Overtones », on ressent cette sensation d’être projeté dans une dimension parallèle, là où le temps ne disparaît pas, mais s’aplatit.
La force de cet album réside dans son dépouillement. Fidèle à son habitude de caméléon — lui qui peut passer du doo-wop des années 50 dans « Silver Lining » à l’acid-techno de « The Ever After » avec une fluidité déconcertante —, Ford utilise ici ses influences avec une honnêteté brutale. On y entend les échos des années 80 de son enfance, filtrés par une frailité nouvelle. Sa voix, qu’il pose avec une tendresse presque pudique, semble flotter au-dessus des arrangements, illustrant ce sentiment de limbo : celui d’un homme qui observe le monde depuis sa bulle.
Sur le morceau « People Just Don’t Know », son interprétation, presque un murmure, cristallise le propos de l’album. « Waving but nobody sees », chante-t-il, un aveu qui résonne avec une sincérité désarmante. Après son premier album The Hum, qui nous présentait une facette singulière et décalée de l’artiste, Lost in Another World va plus loin. Il amplifie le sentiment et l’excentricité tout en ancrant l’œuvre dans une réalité clinique, sans jamais tomber dans le pathos.
James Ellis Ford a transformé une épreuve de vie en un objet sonore transcendant, une méditation sur la fin et le renouveau. C’est un disque d’une douceur infinie qui, paradoxalement, prouve la force immense de celui qui l’a conçu. Un album essentiel, achevé dans l’urgence des soins intensifs, mais qui s’inscrit, par son exigence et sa justesse, dans la durée.