Written by 17h42 Chroniques, Découvertes

LONER DEER – Wildflower

Il y a des albums qui cherchent à impressionner, à multiplier les effets, à remplir chaque espace disponible. Et puis il y a ceux qui préfèrent laisser entrer un peu d’air entre deux accords. Wildflowers, le nouvel album de Loner Deer, appartient clairement à cette seconde famille. Une folk profondément organique, façonnée avec patience, qui sent le bois humide, les chemins de traverse et les fins d’après-midi où l’on n’a aucune envie de rentrer.

Cette sensibilité, nous avions déjà pu la mesurer en voyant Loner Deer en concert à Rammersmatt. Sur scène, quelque chose frappait immédiatement : cette musique n’avait pas besoin d’en faire beaucoup pour créer une proximité. Quelques accords, une voix chaleureuse, une manière presque instinctive d’habiter les silences et, soudain, la salle semblait plus petite. Wildflowers retrouve exactement cette sensation, mais en lui donnant davantage d’espace et de couleurs.

À seulement vingt-cinq ans, Loner Deer possède déjà un univers étonnamment identifiable. Depuis Brown And Blue en 2020 puis The Old Pine en 2022, le musicien installé aux portes des Vosges creuse un même sillon sans jamais donner l’impression de se répéter. Sa folk regarde naturellement vers l’Amérique rurale, la country et les grands espaces, mais elle reste profondément liée aux paysages qui l’entourent. Les Vosges ne sont jamais très loin : une forêt, une ligne de crête, un sentier, une maison isolée deviennent chez lui autre chose qu’un décor. Ce sont presque des personnages.

Wildflowers pousse cette écriture un peu plus loin. Le disque conserve cette simplicité qui fait tout le charme de Loner Deer, mais les arrangements semblent désormais plus ouverts. La guitare acoustique reste le cœur battant des chansons, accompagnée d’harmonicas, de percussions discrètes, de basses souples et de petits détails captés dans l’environnement. Rien ne paraît décoratif. Même un craquement, quelques pas ou un souffle semblent appartenir naturellement au morceau.

C’est sans doute là que réside l’une des grandes qualités de l’album : on entend presque le paysage autour des chansons.

Loner Deer ne construit pas un décor de nature pour faire joli. Il donne plutôt l’impression d’y enregistrer ses souvenirs. Sa musique avance comme une randonnée sans destination précise : on s’arrête parfois pour regarder quelque chose que l’on aurait normalement ignoré, puis on reprend le chemin. Une façon de composer qui rappelle ce que la folk et l’americana peuvent produire de plus attachant lorsqu’elles abandonnent toute démonstration.

Avec « Joline (You’re My Sunflower) », Loner Deer reprend une chanson déjà connue de son répertoire mais lui offre une nouvelle peau. Le morceau gagne en ampleur, avec un léger parfum country-pop qui lui va parfaitement. La mélodie est immédiate sans devenir artificiellement accrocheuse, tandis que cette voix toujours un peu retenue empêche le morceau de tomber dans la facilité. Derrière la lumière, il reste une forme de solitude, presque douce-amère.

C’est d’ailleurs un sentiment qui traverse tout Wildflowers. Chez Loner Deer, la solitude n’est jamais vraiment triste. Elle ressemble plutôt à ces moments où l’on choisit volontairement de s’éloigner du bruit pour retrouver quelque chose de plus essentiel.

« This Old House » en est probablement l’une des plus belles illustrations. Inspirée notamment par des promenades automnales et les écrits de Sue Hubbell, la chanson dessine une maison reculée près de la forêt. Quelques images suffisent pour que l’on s’y projette. On imagine le bois, le froid qui arrive, la lumière derrière une fenêtre. La narration possède cette simplicité merveilleuse que l’on retrouve chez certains grands songwriters américains.

Puis arrive « Regarde », véritable petite surprise du disque puisque Loner Deer s’y aventure pour la première fois en français. Le changement de langue aurait facilement pu casser quelque chose. C’est tout l’inverse. La chanson paraît immédiatement naturelle, légère, presque familière. Elle évoque le printemps, les bottes que l’on remet aux pieds et cette envie très simple de sortir dès que les premiers beaux jours reviennent.

Et ce passage au français révèle surtout une chose : derrière les références américaines, Loner Deer n’a jamais eu besoin de jouer au songwriter venu du Tennessee. Son identité est déjà ailleurs, beaucoup plus personnelle. Elle se trouve quelque part entre une certaine tradition folk nord-américaine et son propre territoire, ses montagnes, ses saisons et ses souvenirs.

C’est aussi ce qui rend Wildflowers si attachant.

Le disque ne cherche jamais à transformer la simplicité en concept. Il parle d’amour, de souvenirs, de nature, de refuges et de chemins empruntés parfois sans savoir exactement pourquoi. Des choses minuscules, en apparence. Mais comme souvent dans la grande tradition folk, ce sont précisément ces petits détails qui finissent par raconter les sentiments les plus vastes.

Et plus l’album avance, plus son titre prend tout son sens. Ces fleurs sauvages ressemblent finalement aux chansons elles-mêmes : elles poussent là où elles veulent, au bord du chemin, sans réclamer particulièrement notre attention. Pourtant, une fois qu’on les a remarquées, on ralentit.

C’est exactement l’effet produit par Wildflowers.

À une époque où tant de disques semblent conçus pour attraper l’auditeur dès les premières secondes, Loner Deer propose quelque chose de beaucoup plus précieux : un album qui demande simplement qu’on lui accorde du temps. Écouté au casque, en voiture ou idéalement quelque part sur une petite route bordée d’arbres, il révèle progressivement ses détails et sa chaleur.

Nous avions quitté son concert de Rammersmatt avec le sentiment d’avoir découvert un musicien pour qui la folk était moins une esthétique qu’une manière de regarder le monde. Wildflowers confirme largement cette impression.

Avec cet album, Loner Deer ne hausse jamais la voix. Il n’en a pas besoin. Il ouvre simplement une porte, laisse passer un peu de lumière et nous invite à marcher quelques kilomètres avec lui.

Et lorsqu’arrive la dernière note, on aurait volontiers continué le chemin.

Close