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Black Bananas : l’énergie brute et décomplexée de Bad Bunch passée au crible

Depuis près de quatre décennies, Jennifer Herrema accorde ses antennes intérieures aux fréquences fantômes de la radio. Naviguer dans sa discographie — de Royal Trux à RTX, et désormais Black Bananas — revient à faire défiler frénétiquement le cadran d’un tuner FM, passant sans transition des hymnes rock stadium aux sonorités rétro de patinoire, des classiques country saturés aux expérimentations sonores les plus incongrues diffusées au milieu de la nuit par un DJ de radio libre.

Avec Bad Bunch, le premier album de Black Bananas en douze ans, nous atteignons cette zone où le signal faiblit, où les transmissions pop d’autrefois se dissolvent dans une friture magnétique et où les idoles du rock deviennent des spectres. Malgré une longue attente, cet opus s’impose comme la suite logique d’un projet qui n’a cessé de cultiver l’illogique.

Si les précédents Rad Times Xpress IV (2012) et Electric Brick Wall (2014) voyaient Herrema, épaulée par Brian McKinley et Kurt Midness, provoquer un choc frontal entre le hard rock des années 80 et l’électro festive, Bad Bunch va plus loin. Le groupe plonge ici dans une fusion audacieuse de hip-hop, de R&B, de dub et d’électronique artisanale, brouillant définitivement les pistes entre le groupe expérimental et le collectif de production.

Le mystère s’épaissit à mesure que le groupe s’approche de la pop. Prenons le titre d’ouverture, « Nutrageous & Jam » : là où n’importe quelle autre formation aurait livré une ballade R&B sage, Black Bananas transforme l’exercice en une déambulation onirique. Herrema y murmure avec une langueur presque hypnotique, sa voix se mêlant à des cuivres dissonants qui remplacent avantageusement le traditionnel solo de saxophone. La guitare, bien que présente, n’est plus le centre de gravité, mais une onde subliminale venant perturber l’équilibre sonore.

Au cœur de cette œuvre, « l’instrument » le plus identifiable de la carrière de Herrema — sa voix unique, racée et rocailleuse — est constamment retravaillé, pitché, et pulvérisé. Même dans leurs moments les plus accessibles, les membres de Black Bananas demeurent délicieusement insaisissables. Les percussions trap et les textures vaporwave de « Outta My Head » semblent capturer l’essence d’une époque révolue, tandis que le groove hypnotique de « Turkey Burgers » s’impose comme la bande-son parfaite pour un voyage mental éveillé.

Finalement, là où le groupe habillait autrefois des riffs « skeeze-metal » par une science du beat héritée du rap, il propose aujourd’hui des pépites synth-funk comme « All the Way ». On imagine aisément ce morceau s’insérer dans un mix club de 1982 entre Tom Tom Club et George Clinton, à une nuance près : on croirait que le disque a été passé au micro-ondes avant de se poser sur la platine. Bad Bunch n’est pas seulement un retour ; c’est une déconstruction jubilatoire des codes, confirmant que Black Bananas reste l’un des projets les plus fascinants et imprévisibles de la scène actuelle.

Last modified: 10 septembre, 2026
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