Written by 9h48 Chroniques

Orchester – Before Meeting Together Again

Il y a un moment où, à force d’écouter de la musique, on finit presque par croire qu’on a tout entendu. Pas forcément tout aimé, évidemment, mais tout croisé : les mariages improbables, les voix habitées, les cordes greffées à l’électronique, les groupes qui refusent les étiquettes et ceux qui en empilent plusieurs pour mieux les faire exploser.

Et puis, de temps en temps, un disque arrive et remet un peu de désordre dans cette certitude.

Orchester fait partie de ceux-là.

Sur le papier, le groupe évolue dans les terres du trip-hop. C’est vrai, mais c’est aussi terriblement réducteur. Car si Before Meeting Together Again en possède les textures électroniques, le goût des atmosphères et une certaine lenteur hypnotique, le trio studio — qui devient sextuor sur scène — semble surtout prendre plaisir à faire circuler les idées entre les genres sans jamais demander la permission.

Le résultat ressemble moins à un collage qu’à une matière mouvante. Quelque chose de doux en surface, mais avec suffisamment d’aspérités pour éviter toute sensation de confort prolongé. Un disque capable de caresser avant de montrer les dents.

Et forcément, au centre de cette drôle de mécanique, il y a Faustine.

Difficile de ne pas être immédiatement happé par sa voix tant elle semble pouvoir changer de peau d’un morceau à l’autre. Sur To the Land of the Sun ou La Colère, elle adopte un débit scandé, presque rap, avec une agressivité contenue qui finit par contaminer tout le morceau. Sur le très instable Beyond My Understanding, elle pousse au contraire son interprétation vers quelque chose de plus abrasif, presque métallique, et rappelle parfois cette façon qu’a Julie Christmas de passer de la fragilité à la menace en quelques secondes.

Mais réduire Faustine à sa puissance serait encore passer à côté de l’essentiel.

Sur Dark as I Like, elle sait laisser entrer l’air entre les mots, murmurer plutôt que projeter, faire de la respiration elle-même un élément de tension. C’est probablement là que l’influence metal du groupe apparaît de la manière la plus intéressante : non pas uniquement dans la saturation ou l’agressivité, mais dans cette manière de faire peser une présence vocale sur une composition. Certaines intonations peuvent évoquer Candice d’Eths, même si Orchester s’éloigne très vite de toute comparaison trop confortable.

Le français lui va d’ailleurs particulièrement bien. Ailleurs compte parmi les plus belles réussites de l’album, tandis que La Colère confirme que le groupe n’a pas besoin de l’anglais pour installer sa musicalité. Il reste bien quelques formulations moins heureuses çà et là — notamment sur la septième piste — mais elles deviennent presque anecdotiques face à la personnalité générale du disque.

Car Before Meeting Together Again ne repose surtout pas sur une chanteuse accompagnée de musiciens.

Il repose sur un groupe.

Guitare, basse et batterie pourraient suffire à donner à Orchester une ossature rock relativement classique. Mais le violon et le violoncelle changent complètement la perspective. Ils ne sont pas là pour apporter une touche « raffinée » ou quelques envolées décoratives : ils participent réellement à l’identité des morceaux, parfois en épaississant les arrangements, parfois en faisant monter une tension presque cinématographique.

Autour d’eux gravitent samples, textures électroniques et quelques interventions de piano. Tout ce petit monde pourrait facilement tourner à la démonstration ou au disque surchargé. Pourtant, Orchester sait aussi laisser des espaces. Certains passages sont presque dépouillés, quand d’autres empilent les couches jusqu’à créer une sensation d’opulence. Cette alternance donne beaucoup de respiration à l’ensemble.

C’est probablement ce qui rend l’album aussi attachant : il ne cherche jamais à impressionner pour le plaisir d’impressionner.

Même lorsqu’Orchester s’aventure du côté de l’expérimental, le groupe conserve un vrai sens du morceau. Les introductions sont travaillées — celle de Beyond My Understanding est particulièrement réussie —, les ambiances prennent le temps de s’installer, mais rien ne donne l’impression d’avoir été artificiellement étiré pour faire « atmosphérique ».

Chaque élément semble avoir une fonction.

Et plus l’album avance, plus ses différentes facettes finissent par former un langage commun. Le trip-hop devient alors moins un genre qu’un point de départ. On y entend du rock, du hip-hop, des traces de metal, de l’ambient, une sensibilité presque néo-classique dans l’utilisation des cordes, mais jamais l’impression d’écouter un groupe cocher des cases.

La dernière piste, entièrement instrumentale, en apporte une belle confirmation. Plus flottante, plus contemplative, elle ne cherche pas le grand final. Elle préfère laisser le disque se dissoudre lentement, comme une dernière image qui resterait quelques secondes après l’extinction de l’écran.

Et c’est finalement peut-être cela, la plus belle réussite de Before Meeting Together Again.

On commence l’écoute en essayant instinctivement de comprendre où ranger Orchester. On la termine avec l’envie exactement inverse : ne surtout pas le ranger.

Grâce à une production claire sans être clinique, à une vraie complémentarité entre les musiciens et surtout à cette capacité à mélanger les influences sans perdre son identité, Orchester signe un disque qui ne se révèle pas immédiatement dans sa totalité.

Il gagne en relief morceau après morceau.

Puis écoute après écoute.

Une curiosité, oui.

Mais de celles qu’on finit par ressortir bien plus souvent que prévu.

Last modified: 20 août, 2026
Close